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RD Congo : Vague de disparitions forcées à Kinshasa

Les autorités devraient publiquement rendre compte des disparus et une enquêter sur le Conseil national de cyberdéfense

Logo du Conseil national de cyberdéfense (CNC) à l'entrée de l’Office national des transports (ONATRA) à Kinshasa, en République démocratique du Congo. © 2025 Human Rights Watch
  • Depuis mars 2025, les forces de sécurité congolaises sont responsables de nombreuses disparitions forcées à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, et dans ses environs.
  • Le gouvernement congolais utilise le Conseil national de cyberdéfense (CNC) comme mandataire pour procéder à des arrestations et à des détentions d’opposants politiques, pour des raisons discutables.
  • Les autorités devraient veiller à ce que toutes les personnes placées en détention par le CNC soient immédiatement libérées ou présentées à un juge et que tout maintien en détention soit pleinement conforme au droit congolais et international.

(Nairobi) – Depuis mars 2025, les forces de sécurité congolaises sont responsables de nombreuses disparitions forcées à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, et dans ses environs, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.

Human Rights Watch a documenté 17 cas de personnes victimes de disparition forcée ou portées disparues au cours de l’année passée et a reçu des récits crédibles de plusieurs cas supplémentaires. Bon nombre de ces personnes disparues ont été retrouvées, souvent des mois plus tard, en détention dans les locaux du Conseil national de cyberdéfense (CNC), qui les a arbitrairement arrêtées et détenues en parallèle de la Police nationale congolaise et de la Garde républicaine du président.

« Au cours de l’année passée, les forces de sécurité congolaises ont secrètement arrêté et détenu des personnes pour des motifs fallacieux au cœur de la capitale », a déclaré Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch. « Dans la plupart des cas, il semblerait que les arrestations soient motivées par des considérations politiques, ou concernent des personnes soupçonnées de soutenir le groupe armé qui s’est emparé de certaines régions de l’est de la RD Congo. »

Entre juillet 2025 et mars 2026, Human Rights Watch a mené des entretiens avec plus de 34 personnes, dont neuf anciens détenus du CNC et 11 proches de détenus. Human Rights Watch n’a pas divulgué les noms des personnes interviewées afin de garantir leur sécurité.

Le CNC a été créé en 2023 par ordonnance présidentielle pour enquêter sur les cybercrimes. D’après des reportages dans des médias internationaux, le CNC a fait l’acquisition d’une technologie de pointe permettant des écoutes ciblées, en particulier sur les applications de messagerie. Il a élargi ses attributions en procédant à des arrestations, des interrogatoires et des détentions au secret sans supervision judiciaire.

D’anciens détenus ont expliqué que des membres de la Garde républicaine et de la Police nationale en uniforme ainsi que des fonctionnaires en civil ont mené les arrestations, certaines au milieu de la nuit. Plusieurs d’entre eux ont indiqué avoir eu les yeux bandés lors leur transport vers ou entre des centres de détention du CNC. Ils ont affirmé qu’on ne leur avait pas présenté de mandat d’arrêt et qu’on leur avait refusé accès à des avocats.

Le CNC les a d’abord détenus et interrogés dans des installations du stade national, le Stade des Martyrs, ou dans ses bureaux à l’Office national des transports (ONATRA) à Kinshasa. Ce n’est qu’ensuite qu’ils ont été transférés vers d’autres lieux à Kinshasa, y compris des chambres privées, possiblement dans des hôtels.

D’anciens détenus ont déclaré que leurs interrogatoires avaient peu à voir avec le cyberrenseignement et reposaient sur des accusations de collusion avec le groupe armé M23, qui contrôle des territoires de l’est de la RD Congo, de liens avec l’ancien président Joseph Kabila, accusé de soutenir le M23, ou de complots de coup d’État. D’autres détenus ont pensé, en se basant sur les questions de l’interrogatoire, qu’ils avaient été arrêtés en raison de leurs opinions politiques d’opposition. L’un d’eux a indiqué que, lorsqu’il a demandé un avocat, les agents lui ont répondu : « La loi ne s’applique pas dans ces pièces ».

D’après leurs avocats, cinq détenus ont été transférés de leur garde à vue au CNC vers les systèmes judiciaires militaire ou civil, où ils ont été mis en examen pour atteinte à la sûreté de l’État ou outrage au chef de l’État. Deux de ces affaires sont entrées dans la phase de procès et trois en sont aux procédures préliminaires. Huit autres personnes ont été libérées, tandis que trois autres sont toujours en détention.

D’anciens détenus ont rapporté que d’autres personnes pourraient encore être enfermées dans des centres de détention secrets sans accès à leurs familles ou à leurs avocats.

Début septembre 2025, des policiers, des soldats et des hommes en civil ont arrêté au moins 12 députés de l'opposition dans un hôtel de Kinshasa et les ont emmenés au bureau du CNC à l'ONATRA. Les législateurs ont été accusés de soutenir le président de l'Assemblée nationale de l'époque, Vital Kamerhe, que le parti au pouvoir a finalement évincé de son poste. Selon un ancien détenu et des rapports des médias, les détenus ont eu les yeux bandés lorsqu'ils ont été emmenés à l'ONATRA, où ils ont été accusés de corruption. On leur a dit que leur immunité parlementaire n'avait aucune importance avant qu'ils ne soient finalement libérés dans la nuit et tôt le lendemain matin.

Les responsables du CNC ont rencontré Human Rights Watch le 20 novembre et le 5 décembre 2025, et l’un d’eux a déclaré que l’unité a pour rôle de « coordonner les services essentiels » et que ses agents ont le droit d’intervenir si nécessaire. Cependant, le responsable est resté vague sur les détentions, faisant allusion au pouvoir du gouvernement de restreindre la liberté des personnes pour des raisons de sécurité essentielles. En réponse à un courrier de Human Rights Watch, Jean-Claude Bukasa, directeur et coordinateur du CNC, a écrit le 17 février que le CNC « ne dispose d’aucun pouvoir d’arrestation ni de détention » des personnes.

Human Rights Watch a eu un accès limité à un centre de détention du CNC en novembre, en présence de Jean-Claude Bukasa et de ses hauts responsables. Un magistrat militaire et le président de la Commission nationale des droits de l’homme étaient également présents. Bien que contrôlée, la visite a permis à Human Rights Watch de constater les conditions de vie apparentes de certains officiers militaires détenus.

Les opérations d’arrestation et de détention abusives du CNC violent le Code de procédure pénale de la RD Congo et le droit international relatif aux droits humains, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.

Le droit international définit une disparition forcée comme la privation de liberté par des agents de l’État ou par des individus qui agissent avec l’acquiescement de l’État, suivi par un refus de reconnaître la privation de liberté ou par la dissimulation du sort de la personne ou de l’endroit où elle se trouve. Toutes les victimes de disparitions forcées ont droit à un recours.

Pour les personnes disparues de force, les autorités devraient immédiatement reconnaître leur détention, révéler l’endroit où elles se trouvent et leur permettre d’avoir accès aux membres de leur famille et à un avocat. Les autorités devraient veiller à ce que toutes les personnes placées en détention par le CNC soient immédiatement libérées ou présentées à un juge et que tout maintien en détention soit pleinement conforme au droit congolais et international.

Les autorités devraient enquêter de manière impartiale sur tous les cas signalés de disparition forcée, même ceux des personnes libérées par la suite, et empêcher la répétition de tels abus à l’avenir, a déclaré Human Rights Watch.

« Le gouvernement congolais utilise le Conseil national de cyberdéfense comme mandataire pour procéder à des arrestations et à des détentions de civils pour des raisons de sécurité discutables et nous ne savons toujours pas combien de personnes sont encore en détention », a conclu Lewis Mudge. « Les autorités se doivent de libérer toutes les personnes détenues à tort, d’enquêter sur les opérations du CNC et de mettre fin à ses disparitions forcées. »

Pour plus de détails sur les disparitions forcées pratiquées par le CNC à Kinshasa, veuillez lire la suite.

Conflit armé avec le Rwanda et le M23

La RD Congo est engagée dans un conflit armé dans l’est de son territoire contre les forces gouvernementales rwandaises et le groupe armé M23 responsable d’abus, qui s’est emparé de villes importantes en 2025. Les hostilités se poursuivent malgré des retraits partiels, de multiples cessez-le-feu fragiles et des accords de paix négociés par les États-Unis et le Qatar.

Le Rwanda fournit un soutien militaire direct, y compris des troupes et de la logistique, au M23, d’après des rapports des Nations Unies, de la RD Congo et d’autres gouvernements, ainsi que de Human Rights Watch, entre autres. Le gouvernement congolais appuie les milices Wazalendo responsables d’abus, alimentant les violences dans un contexte d’accusations mutuelles de soutien à des milices supplétives et de menaces pour la stabilité régionale.

Le gouvernement congolais a accusé l’ancien président Joseph Kabila de trahison et de soutien au M23 et à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), une coalition politico-militaire qui inclut le M23 et d’autres opposants au gouvernement congolais. Joseph Kabila, qui s’est rendu dans des zones contrôlées par le M23 en 2025, mais qui vit par ailleurs en exil, a été condamné à mort par contumace en septembre à l’issue d’un procès motivé par des considérations politiques.

Arrestations par le Conseil national de cyberdéfense

Le président Félix Tshisekedi a créé le CNC en 2023 et l’a chargé de coordonner les services liés à la cyberdéfense et au cyberrenseignement. Cependant, à mesure que les hostilités opposant le gouvernement au M23 et aux forces rwandaises se sont intensifiées, l’unité est devenue de plus en plus impliquée dans des arrestations ciblées d’individus soupçonnés de collusion avec Joseph Kabila et les groupes armés d’opposition.

Les arrestations documentées par Human Rights Watch ont généralement eu lieu sans avertissement ni justification légale. Des membres de la Garde républicaine et des policiers en uniforme ou des fonctionnaires en civil sont entrés dans les maisons, parfois la nuit. Dans certains cas, ils ont pointé des armes sur des membres de la famille, y compris sur un enfant dans au moins un cas, et ont exiger l’obéissance sans présenter de mandat ni expliquer les chefs d’accusation. Ils ont pris des téléphones et des effets personnels et ont bandé les yeux de certaines personnes, puis les ont emmenées dans les bureaux du CNC.

La femme d’un détenu a raconté : « Beaucoup d’hommes, y compris des Gardes républicains, sont entrés de force dans notre maison vers 4 h 30 du matin.... Ils ont pointé leurs armes sur mon jeune fils et l’ont obligé à leur indiquer la chambre de son père. » L’homme, arrêté à la mi-décembre, est toujours en détention.

Le Code de procédure pénale de la RD Congo stipule qu’à l’exception des cas impliquant un « flagrant délit », les arrestations ne doivent être effectuées que lorsqu’une autorité judiciaire compétente, telle qu’un juge ou un procureur, a émis un mandat d’arrêt exposant les chefs d’accusation.

Un ancien détenu, qui a passé deux semaines en détention dans les locaux du CNC, a expliqué que des dizaines de policiers l’avaient arrêté, lui et un collègue, à l’extérieur d’un bar à une intersection animée de Kinshasa. Plusieurs policiers les ont fait monter à la hâte dans des véhicules avant de démarrer. Quand une foule a commencé à se former, la police a tiré en l’air pour la disperser.

Un responsable du CNC a déclaré à Human Rights Watch en décembre qu’un seul détenu avait demandé un avocat ; cependant, les détenus et les membres de leurs familles ont contredit cette affirmation. « Mon neveu a disparu [et] nous avons appris [trois jours plus tard] qu’il était détenu au siège du CNC », a expliqué un proche d’un détenu. « Nous avons tenté d’envoyer des avocats pour l’aider, mais on leur a refusé l’accès. » Une personne ayant des liens avec la communauté du renseignement a conseillé à la famille d’essayer de régler le problème par elle-même « parce que le CNC n’autorise pas les avocats ».

Un ancien détenu a raconté : « J’ai dit à l’agent qui voulait m’interroger de me laisser parler à mon avocat, parce que c’est mon droit. » Il a indiqué que l’agent avait répondu : « La loi ne s’applique pas ici, la loi reste à la porte... Vous êtes ici parce que les autres services de renseignement ont échoué, alors ne pensez même pas à un avocat. »

L’article 19 de la Constitution congolaise de 2006, révisée en 2011, garantit explicitement le droit à un avocat « à tous les niveaux de la procédure pénale, y compris l’enquête policière et l’instruction préjuridictionnelle ». L’article 14(3) du Pacte international relatif aux droits civils et politiques prévoit également le droit de toute personne accusée d’une infraction pénale à un défenseur de son choix.

D’anciens détenus ont décrit que, lors des interrogatoires, les responsables du CNC les ont accusés de complot contre l’État. Un détenu a raconté : « On m’a dit : “Vous êtes ici parce que les autres agences de renseignement n’ont pas fait leur travail. Pourquoi luttez-vous contre le président ?” Ils m’ont accusé d’être un partisan de Joseph Kabila, mais ils avaient seulement quelques éléments de mon compte Facebook remontant à plusieurs années. »

Un autre ancien détenu a expliqué que, bien qu’il n’ait pas été battu ou maltraité physiquement, il a eu peur d’être tué chaque fois qu’il avait les yeux bandés et qu’il était transféré entre les lieux de détention.

Le responsable du CNC a indiqué à Human Rights Watch en novembre que la Commission Nationale des Droits de l’Homme était le point de contact désigné entre le CNC et les familles des détenus. Même si certains membres des familles ont pu contacter des proches détenus par l’intermédiaire de la Commission, il incombe au gouvernement et au CNC d’informer du lieu où se trouvent les détenus et de garantir l’accès à leurs avocats et à leurs proches, a déclaré Human Rights Watch.

La plupart des membres des familles interrogés n’ont pas réussi à retrouver leurs proches lorsqu’ils étaient détenus par le CNC. Des membres de famille de personnes victimes de disparitions forcées ont indiqué qu’ils avaient écrit aux autorités locales et nationales pour demander où se trouvaient leurs proches afin qu’ils puissent leur rendre visite, mais qu’ils n’avaient reçu aucune information.

Certains membres des familles ont finalement obtenu confirmation que leurs proches étaient détenus par le CNC par des moyens informels. « Mon neveu a disparu un mercredi », a raconté un membre de la famille. « Nous l’avons cherché dans toutes les prisons de la ville sans succès.Ce n’est que trois jours plus tard que nous avons appris par des voies informelles qu’il était détenu au CNC, dans le bâtiment de l’ONATRA [agence des transports]. Cependant, personne n’a confirmé sa présence là-bas. » La famille n’a pu vérifier cette information qu’après sa libération deux semaines plus tard.

Certains anciens détenus ont expliqué qu’ils ont été libérés d’une manière presque aussi arbitraire que pour leur arrestation et ont été contraints de signer des déclarations selon lesquelles ils n’agiraient pas contre le gouvernement.

« On m’a amené dans une pièce et on m’a dit de signer un document », a raconté un ancien détenu. « Celui-ci déclarait que je ne critiquerais pas le président, que je mettrais fin à tout activisme politique, que je ne troublerais pas l’ordre public et que je ne parlerais pas de ma détention au CNC. On m’a informé que si je rompais ce contrat, il serait utilisé contre moi, et on m’a dit que je ne partirais pas tant que je ne l’aurais pas signé. Aujourd’hui encore, ce document me fait penser que je suis suivi. »

À la fin de l’année 2025 et au début de l’année 2026, au moins cinq affaires ont été transférées au bureau du procureur général ou au bureau du procureur militaire. Les détenus ont été envoyés soit à la prison centrale de Makala, soit à la prison militaire de Ndolo en attendant les audiences préliminaires. On ignore si les arrestations et les détentions illégales des accusés seront prises en compte dans les procédures judiciaires.

Le 8 janvier, le ministre de la Justice Guillaume Ngefa a déclaré lors d’une conférence de presse que pour les arrestations liées à la sûreté de l’État, le ministère de la Justice veille à ce que les procédures soient légalisées aussi vite que possible. Il a précisé que, sur le plan administratif, les arrestations peuvent prendre du temps. Human Rights Watch n’a pas constaté que ces cas aient été traités avec le respect nécessaire pour une procédure régulière.

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